La bière a le goût de son contexte

 

Prologue en rosée et fumet de zinc, voila l’incipit. Je vais vous parler d’une douce musique, d’une croyance sacrée, le neo avé Maria. Tendez l’oreille : 


Je vous salue demi, plein de grâce ;
Le Seigneur est avec vous.
Vous êtes béni entre toutes les tables
Et mon ivresse, le fruit de vos délicatesse, est bénie.
Saint demi, verre de Dieu,
Buvez pour nous, bon bâfreurs,
Maintenant, et à l'heure que vous le souhaitez.


Parce que lorsqu’on pense boire une bière; on boit en réalité un fragment de monde. Rien n’est jamais « juste une bière ». Ce liquide prétendument identique, bu à répétition en des verres iconiques; aime pourtant se laisser séduire par l’instant. Un même demi se fera hymne à la joie sur un comptoir des Flandres, et bouillon de mélancolie sur un tabouret bancal de banlieue. Car la bière n’a pas de vérité fixe, elle est caméléon sentimental : elle prend la couleur de la lumière, la météo du cœur, la poussière des trottoirs et l’odeur des lilas.


Les minuscules tyrans du goût


La première gorgée - plaisir minuscule - n’est pas une mécanique : c’est une liturgie païenne. Elle dépend du bois de table, de la manière dont le serveur l’a tirée, de la courbe du soleil sur la vitrine. Au Portugal, un soir d’août, quand l’air sent encore le sel et que la pierre garde la tiédeur du jour, la bière prend un accent de saudade ; on y trouve du miel, du sable et un soupçon de mélancolie tendre. À l’inverse, dans sa cuisine un matin d’avril, de la rosée sur les fleurs du rebord de fenêtre, la même bière devient promesse : elle goûte l’aube et le recommencement. 


Un rien bouleverse tout ; le rire qui fuse à côté, une chanson pleine de nostalgie que l’on n’écoutait plus depuis la mort de papi, le geste distrait d’un amoureux qui replace une mèche derrière l’oreille de l’autre. C’est là que loge le vrai romantisme, dans ces minuscules détails qui règlent notre palais plus sûrement qu’une étiquette de consommation.


Il faut aimer deux bières comme on aime sa femme et son amante. La première vous attend chaque soir, régulière et discrète, posée sur une terrasse en verre trempé ; elle se boit d’un geste machinal, presque conjugal, pour apaiser les fatigues et délier la langue. La seconde surgit au détour des vacances, pimpante et frivole, servie glacée après vos élucubrations marines ou chauffée à l’ombre d’un barbecue. On y cède comme à une tentation légère, avec l’impression de trahir un peu tout en savourant beaucoup. Et pourtant, qu’il s’agisse de l’épouse fidèle ou de l’amante ensoleillée, c’est toujours le même breuvage qui se prête à cette métaphore : des amours multiples, mais un seul visage, un plaisir - marié - à l’instant.


Amis, amours et musique du monde


La bière est sensible aux visages. L’amour, c’est connu, transfigure tout. Bu à deux, sur une terrasse étroite où traversent des passants distraits, des vélos en fugue et des oiseaux perdus,  elle devient serment liquide. Chaque bulle semble épouser le battement du cœur. Alors imaginez le concentré de souvenirs qu’elle transmet, redevenue seule accompagnatrice de vos nuits de fortune. Elle est dense, glousse dur, se fait belle mais passe mal. C’est des regrets qu’on sert en tasse, même chaude - dans ces moments-là - elle se trouve parfois nécessaire. 


Les copains, eux, l’ouvrent au vacarme de la vie : on parle fort, on s’interrompt, on partage un quignon de pain pour trois bouts de fromage, on renverse la moitié sur la nappe sans que personne n’en prenne ombrage. La bière est faite de fraternelle; bacchante démocratique. On boit moins le houblon que le rire des autres. Et toujours, ce sont les détails qui persistent : la main d’un ami qui tape sur la table en racontant une blague idiote, l’odeur de merguez sur les flammes du barbecue, un nuage qui passe et soudain… rafraîchit la mousse.


Le partage, le moment, le bruit, la musique… Faites l’expérience par vous mêmes, je vous promets qu’en un seul jardin, vous pouvez faire le tour du monde. Il vous suffira d’être muni de cinq disques et une dizaine de bière. Peu importe le temps, peu importe la chaleur, choisissez une chaise confortable, laissez vous porter. 


Scènes de zinc, burlesques et tendres


Il faut aussi saluer l’absurde beauté des buveurs. Ce quinquagénaire qui réclame « sa » place au comptoir, persuadé que son demi mousse mieux lorsqu’il est assis sous le calendrier des PTT. Ce serveur qui tire les fûts d’un air sacerdotal, convaincu d’officier pour le bien commun. À raison, ce seigneur vend des moments, et une exécution parfaite est souvent synonyme de dégustation exquise.


Chacun a son habitude, ses règles inventées de nulle part que pourtant, personne n’oserait transgresser. La bière prête à rire et à vivre : elle n’a pas le sérieux d’un vin de garde, elle n’a pas l’orgueil d’un grand cru. Elle accepte la maladresse des hommes, leur manie de croire qu’en fût elle est plus noble, qu’en Espagne elle est plus douce, qu’au printemps elle est plus tendre. Et ils ont raison : ce n’est pas la chimie qui change, c’est la véracité de la scène.


La majesté du fût et la mélancolie de la bouteille


Toujours ce mystère du fût. Le jet oblique heurte le verre givré, une écume naît puis s’efface, la condensation perle et ruisselle : voilà notre sacré quotidien. C’est une cérémonie réglée comme une marche militaire, obéissant à des principes placebo auxquels, par bonheur, nous aimons croire. Et les croyances, voyez-vous, je les trouve belles. Donnez-moi une Guinness sous un ciel australien : je la trouverai insipide. Servez-moi une Peroni sans soleil : elle me paraîtra déplacée. Versez-moi une blonde allemande en demi trop sage : elle en deviendra presque dégradée. Car encore une fois; le goût ne tient pas tant au houblon qu’au théâtre où il se joue.


Quant à la bouteille, pauvre recluse, elle se décapsule dans un appartement silencieux, sous la lumière blafarde d’un plafonnier ; mais elle a parfois ses grâces, lorsqu’on la boit au lever d'étés, avant le tintement du déjeuner, dans une solitude pleine de promesses.


Épilogue


La bière a le goût de son contexte : c’est tant une morale qu’une poésie. On se souviendra moins du nom de la brasserie que de la guêpe qui voulut tremper ses lèvres, moins du degré d’alcool que de l’histoire d’un soir de votre ami, moins de la fraîcheur objective que du bras qui, une fin après-midi, nous frôla dans la lumière oblique. Elle ne se boit pas, elle se traverse. Et chaque gorgée, qu’elle soit amoureuse, amicale, mélancolique ou ridicule, murmure : « Ce n’est pas moi que tu goûtes, c’est ton moment. »



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