Belliroi ou la république des buveurs éclairés
Conte capiteux où les bouchons sont de marbre et l'Histoire un peu pompette
Il faudrait commencer par la fin, comme dans les vieux romans russes : un verre vide, renversé sur une nappe blanche, au fond d’un jardin où personne ne vient plus. C’est là que le gin, celui de Belliroi, prend sa vraie couleur. Une nostalgie translucide, une poésie qui pique un peu le nez.
Mais faisons semblant d’être raisonnables, et commençons plutôt par le commencement.
Autrefois — c’est-à-dire dans ces temps incertains où l’on pensait que l’alcool guérissait tout, même les idées noires — le gin se prenait comme un tonique de la pensée. Il était anglais par la langue, néerlandais par les tripes, et colonial par ambition. Ses arômes venaient d’ailleurs, mais il servait ici. Le gin avait été conçu pour désinfecter les soldats et consoler les marins. Peut-être que c’était vrai, entre deux canonnades et trois tempêtes, quelque part entre les Indes orientales et les docks de Londres.
Dans les années 20, il devint subversif. On le buvait dans des boudoirs sombres à Harlem, dans des clubs en sous-sol à Chicago, en versant d’abord un peu pour les ancêtres et beaucoup pour l’oubli. La Prohibition, ce fut surtout ça : l’excuse parfaite pour ne pas être sobre. Et pourtant, de ce tumulte, de ces vapeurs d’illégalité et de jazz, est née une tendresse particulière pour cet alcool sec et limpide. Une noblesse retrouvée, une manière de trinquer avec les ombres.
Puis le gin changea de saison. Il devint cocktail mondain, compagnon des terrasses et des gilets blancs. Les bouteilles perdirent leur mystère au profit d’étiquettes tapageuses. Le glamour finit par sentir le sirop.
Belliroi, lui, est arrivé bien plus tard. Mais il a tout compris. Non pas une marque, mais une silhouette. Quelque chose entre le fantôme d’un roi et l’ami d’un flâneur. Il n’a pas cherché à faire du bruit, seulement à faire bien. Il est apparu dans la lumière de deux frères; Clément et Romain Mendes. Un gin français, imaginez ça, élevé à l’ombre du château de Fontainebleau, là où les rois faisaient bâtir des galeries et planter des forêts pour le seul plaisir de s’y perdre.
Dans les règles de l’art
Éthique et inspiré, il n’a rien d’un pastiche local. Il respecte les canons du grand art : il est élaboré selon la stricte charte du London Dry Gin, seule appellation contrôlée du genre. Derrière ce nom trompeur — car tout à fait compatible avec une fabrication française — se cache une exigence technique : distillation sans sucres ajoutés après aromatisation, pas d’arômes artificiels, ni de colorants, ni de poésie en bouteille. Enfin... sauf chez Belliroi, qui s’autorise la poésie dans la manière, pas dans la composition.
Tout commence par l’alcool de base : une céréale neutre, distillée à haute pureté, prête à recevoir l’infusion botanique. Là, c’est la seconde scène, celle où le parfumeur prend le relais du chimiste. Les botaniques sont sélectionnées pour leur proximité géographique, leur qualité, et leur tempérament — car chaque ingrédient, ici, a une humeur. Et surtout, tout est bio. Pas dans le sens « tendance verte du mois », mais dans celui d’un engagement de fond : un gin qui respecte les terres dont il vient.
Les arômes sont extraits à la vapeur douce, dans un alambic qui n’a pas besoin de faire du bruit pour être précis. Pas de macération brute, pas de surenchère : ici, on infuse, on distille, on laisse parler les herbes comme on écouterait un vinyle.
Et puis vient l’assemblage, l’équilibre, la mise en bouteille. Là encore, sobriété : un verre épais, translucide, légèrement granité — presque d’apothicaire chic — et un bouchon en marbre recyclé, sculpté à la main. Là où d’autres collent des dorures, Belliroi récupère les pierres des cathédrales effondrées. Et ça, ça change tout.
Les trois figures du royaume
Prenez Le Denecourt, c’est le forestier. Pas celui des contes — celui de Fontainebleau. Le même qui traçait des sentiers pour l’empereur, en bottes de cuir et avec des cartes dessinées à la plume. Le gin qui porte son nom, lui, marche dans les sous-bois avec une bouteille sous le bras. Il sent la figue un peu mûre, le pamplemousse de début de mois, et le genièvre comme une ponctuation.
Techniquement, c’est un gin équilibré, ce qui veut dire qu’aucune note ne crie plus fort que l’autre. Il se boit seul - sec ou sur glace - et il brille dans un Basilic Smash, à condition d’y mettre un basilic qui a vu du soleil.
Mais surtout, il a ce goût des chemins qu’on prend seul, et des conversations qu’on n’a pas eues.
Plus loin, un parfum d’Italie vous tire par la manche. C’est Le Primatice. Celui-là a le panache du peintre, le bouchon du sculpteur. Il arrive en dansant, citron de Menton à la boutonnière, pamplemousse corse en gilet de satin. Notre terroir du sud parle fort, rit trop vite, mais il est irrésistible. C’est un gin qui sent la fresque, la lumière au plafond, les après-midis méditerranéennes où l’on feint d’être sérieux, mais où chaque gorgée appelle une nouvelle anecdote.
On peut le servir allongé d’un tonic sec, avec un zeste expressé comme une confidence. Moi je le bois en Negroni blanc, il donne une lumière étrange, presque cinématographique. On dirait que tout à coup, le marbre des palais italiens a fondu dans le verre.
Et puis vient Le Nostre. Ah, celui-là... Il ne dit rien. Il écoute. C’est celui du jardin. Celui qu’on boit quand les autres sont partis. Verveine citronnée, rose fanée, concombre poli et fleur de sureau — tout y est délicat, presque féminin dans sa manière de ne pas insister. Il se boit en Gin Tonic floral, avec un tonic au sureau, ou bien en Southside, avec une menthe bien élevée.
Mais le secret du Nostre, c’est sa capacité à évoquer l’enfance. Pas celle des confitures, mais celle des fins d’été, quand les adultes parlent bas, et que l’on comprend qu’ils sont tristes sans oser demander pourquoi.
Ces gins ne se contentent pas d’être français. Ils le revendiquent avec élégance. Pas un drapeau, mais une attitude. Ils portent leur bouchon comme un diadème : en marbre, sculpté à la main, recyclé, pas clinquant — noble. Ils ne cherchent pas l’exotisme, mais le territoire. Tout est bio, tout est local, tout est pensé. Ce n’est pas de la mode, c’est du style.
L’art de boire sans fausse note
Et dans un monde où les cocktails ont parfois le goût d’un devoir conjugal, Belliroi propose autre chose. Il rappelle que boire peut encore être un acte romanesque. Que le gin n’est pas fait pour s’oublier dans un soda tiède, mais pour évoquer des souvenirs qu’on n’a jamais eus.
Imaginez un bar. Pas un bar branché. Un bar imaginaire. Avec un parquet qui craque, une lumière dorée, et des verres lourds. On y sert du Gin, du Belliroi. On ne sait plus très bien si l’on boit ou si l’on rêve. Et c’est bien là le but.
Les verres à gin ont trop longtemps été punis par les modes. Ballons énormes, coupes trop chaudes, flûtes étroites... Ici, il faut revenir à l’essentiel. Un verre droit, costaud sans être prétentieux, ou une coupe moulée sur le sein de Marie-Antoinette, peut-être. Deux glaçons voire trois, jamais plus, sauf si vous les broyés.
Pour les amateurs de précision, voici quelques recettes, en catimini :
- Denecourt Basilic Smash : 5 cl de Denecourt, 2 cl de jus de citron jaune fraîchement pressé, 1,5 cl de sirop de sucre, et une brassée de basilic frais (8 à 10 feuilles). On écrase les feuilles dans un shaker comme on chercherait à réveiller une mémoire ancienne, on ajoute les liquides,
puis on secoue le tout avec l’ardeur d’un souvenir qui insiste. On filtre dans un verre old fashioned sur un gros glaçon. Vert, vif, presque druidique.
- Martini à la française : 5 cl de Denecourt, 1,5 cl de vermouth blanc sec (français, de préférence), 1 trait de bitter à la fleur d’oranger, figue séchée en garniture. Mélangez doucement dans un verre à mélange avec des glaçons, puis servez filtré dans une coupe rafraîchie. C’est un jardin d’hiver en velours côtelé. La figue y rôde comme une courtisane discrète.
- French Riviera Collins : 4 cl de Primatice, 2 cl de jus de citron jaune, 1,5 cl de sirop de thym, allongé d’eau gazeuse ou d’un tonic, prosseco en fonction de l’envie. On le prépare dans un verre highball, sur glace, puis on le garnit de zeste de citron et d’un brin de thym frais. C’est un balcon sur la mer en juin. Un gin-tonic civilisé, qui a lu Paul Valéry.
- Negroni du Primatice : 3 cl de Primatice, 3 cl de vermouth blanc sec, 3 cl de gentiane douce, zeste de citron. On le remue doucement, à la cuillère, comme on tournerait les pages d’un carnet où quelqu’un aurait écrit : « à n’ouvrir que si l’on est prêt à se souvenir. » À boire en regardant passer les trains.
- Nostre Southside : 5 cl de Nostre, 2 cl de jus de citron vert, 2 cl de sirop de sucre, 6 feuilles de menthe. Un cocktail dandy, floral et frais comme un frisson d’avant minuit. Menthe et verveine dansent sans jamais se marcher sur les pieds. Shaker secoué, double filtration, et service dans un verre à cocktail bien frais. À siroter en regardant la rosée s’installer sur les herbes hautes.
- Nostre Mule : 4 cl de Nostre, 8 cl de ginger beer peu sucrée, un trait de citron vert, menthe en décoration. Le verre s’embue comme un souvenir trop vif. Servi dans une tasse de cuivre si vous en trouvez une, sinon dans un bon verre à whisky. Avec le feuillage d’un bouquet, et la fraîcheur d’un matin de juillet.
L’éloge du pas de côté
On pourrait encore parler des bouteilles. De leur silhouette d’apothicaire chic, de leurs étiquettes sobres, de leurs épaules de verre taillé comme un torse de statue. Mais il faut surtout rappeler la royauté de ses bouchons. De marbre. Recyclé. Sculpté à la main.
Cela n’a l’air de rien, mais cela change tout. On débouche une pensée, pas un liquide. Chaque geste devient rituel, presque religieux, comme si ouvrir une bouteille de Belliroi était une manière de dire : « je me souviens que j’ai été un roi, moi aussi. »
Il ne vient pas de Londres ni d’Anvers. Il n’a pas été conçu dans une start-up à whisky recyclé. Il est né de deux frères. Un gin français. Pas chauvin, mais ancré. Il sent la forêt de Fontainebleau, le marbre des palais oubliés, les souvenirs d’une France qui portait encore des gants pour écrire.
Mais ce n’est pas un gin nostalgique. C’est un gin qui sait d’où il vient. Et qui n’a pas besoin de crier pour exister. Il est premium, oui. Bio, aussi. Chic, sans doute. Mais ce qui le distingue vraiment, c’est qu’il n’a pas été inventé pour plaire à tout le monde. Seulement à ceux qui savent encore que boire peut être une manière de lire.
Et maintenant ?
Maintenant, vous pouvez faire ce que vous voulez. Boire seul ou à deux, avec des amis ou des souvenirs. Belliroi n’est pas un gin comme les autres, il ne vous jugera pas. Il est plus lent. Plus rêveur. Plus français, au sens presque sentimental du terme. Ce n’est pas une marque, c’est un prétexte. Une fiction partagée. Une manière de rappeler que parfois, les choses les plus simples — l’alcool, les histoires, les parfums — sont aussi les plus royales.
Et si vous cherchez un slogan, une maxime, une phrase d’accroche... laissez tomber. Dites simplement : "Servez-moi celui avec le bouchon en marbre. Celui qui sent le roi."
Commentaires
Enregistrer un commentaire