Les coudes sur la table, ou l'art de flirter avec le faux-pas élégant
Quand j’ai lancé ce blog, que dans un coin chaud du sud de l’Espagne je me rappelais des ripailles de l’année passée et de celles qui allaient arriver, je me suis dis pourquoi pas les partager, et nous voilà. Trois années sont passées depuis sa création. J’en ai écrit des vertes et des pas mûres, critiqué ceux qui réussissaient mieux que moi, enjolivé les troquets où j’avais les moyens de bâfrer, et théorisé en règles de convenances les trucs que j’aime bien faire à table. Je suis un peu le Sartre de la bouffe, un strabisme et une passion pour se masturber sur ses propres paroles en enculant des mouches. Pardonnez-moi, on va y revenir. D’où ce nom “coudes sur table” parce que ça se fait pas mais moi j’aime bien, et j’aime encore plus vous en convaincre. Alors suivez-moi dans ce nouveau papier anniversaire, ou je me plais de faire semblant d’avoir raison…
La subtilité dans le placement, une nécessité de cohérence
Il est des gestes que l’on croit anodins et qui, pourtant, font vaciller l’édifice fragile de la bienséance. Poser les coudes sur la table. Un geste anodin ? Abrutis ! C’est un acte qui, selon le moment, le contexte et la disposition d’esprit du convive en face, peut vous faire passer pour un poète décadent, un ouvrier affamé ou un baron exilé. C’est pour dire.
Il faut comprendre que la table n’est pas qu’un meuble : c’est une scène où chacun y joue son rôle. L’enfant de bonne famille y apprend tôt qu’on n’y pose pas les coudes, surtout pas ! Il y apprend également à dire s'il vous plaît, merci beaucoup, et à essuyer ses lèvres avec la serviette posée sur les genoux, pas avec la manche, même en lin. Mais voilà : les règles ne sont pas des chaînes. Ce sont des chorégraphies sociales. Et comme dans tout ballet, certains choisissent la rigueur classique, d’autres la pirouette de jazz. C’est là que nous intervenons, nous autres flâneurs post-modernes, héritiers à la fois d’un manuel de savoir-vivre oublié dans une malle naphtalinée et d’un bon vieux solo de Thelonious Monk.
Il faut se souvenir qu’au XVIIe siècle, mettre les coudes sur la table n’était pas seulement impoli, c’était suspect. L’étiquette voulait qu’on gardât le buste droit, les bras le long du corps, comme si l’on craignait qu’un coup de fourchette vînt troubler les relations diplomatiques entre le canard à l’orange et la tarte Tatin. À Versailles, les manières de table étaient si strictes qu’un soupir pouvait valoir disgrâce. Pourtant, imaginez Louis XIV, le ventre plein, l’âme mélancolique, posant un coude sur la table en contemplant sa coupe de sauternes : il aurait fait un parfait personnage de Rohmer.
Car tout est là : le coude est une déclaration. Il dit je suis là, je prends ma place, je me relâche un peu, ou mieux encore : je m’en fous, mais élégamment. C’est Jeanne Moreau accoudée à un zinc du Montparnasse, c’est Céline au petit matin à Meudon, un œil dans le café, l’autre dans le néant.
Les règles ? Apprenons-les, oui. Mais pour mieux jouer avec elles. Car si la bienséance est une partition, le panache en est l’improvisation. Et là, tout réside dans le dosage : poser un coude entre le fromage et le dessert peut passer pour une fatigue existentielle subtile de faux poète torturé, surtout si l’on cite du Duras avec une voix basse. #BARBANT #CLICHÉ. En revanche, accouder ses deux bras, retrousser ses manches, et attaquer un cassoulet comme s’il s’agissait d’un combat de boxe… là, oui, l’équilibre est respecté. Enfin, dans un contexte de banquet d’élégance, j’autorise le maître de cérémonie en bout de table - uniquement lui, uniquement installé ici - de s’exprimer droitement et en articulant chaque syllabes avec les coudes sur la table. Pas comme un Peaky Blinders, mais comme le duc de Montesquiou.
Et puis il y a les tables elles-mêmes. Car toutes ne se prêtent pas à la retenue. Un marbre haussmannien appelle la grâce ; une table en formica appelle la camaraderie. Dans les bistrots, les coudes sont des piliers, ils soutiennent les verres comme les conversations. Dans un dîner à l’ambassade, ils deviennent encombrants, voire subversifs. À chacun de juger, avec cette intuition mondaine qui consiste à lire la pièce comme on lirait le roman que je ne terminerai jamais : sous les apparences, des tensions ; derrière les petits gestes, des révolutions.
Alors, posons-nous la question : le coude sur la table, pour quoi faire ? Pour penser, parfois; comme Sartre au Café de Flore, Blondin ivre rue du Bac, accoudés à leur solitude. Pour séduire, souvent; car l’abandon d’un bras sur la nappe peut être plus éloquent qu’un long discours, surtout quand il accompagne un regard langoureux et une citation bien placée. Pour résister, toujours; à la dictature du confort contemporain qui nous fait manger debout, en courant, ou en scrollant.
En somme, il ne s’agit pas tant de dire oui ou non aux coudes sur la table. Il s’agit de les poser avec style, quand le moment le permet, et surtout, quand il le demande. De les poser comme on fait un clin d’œil à l’Histoire : complice, légèrement ironique, mais jamais grossier.
Car après tout, pour faire comme tous les connards qui citent Oscar Wilde, accoudé, sans doute, à quelque table bien garnie :
“Le seul moyen de se débarrasser d’une tentation, c’est d’y céder.”
Mais proprement, s’il vous plaît.
Votre tendre et cher,
Coudes sur table.

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