Au Petit Riche : On a tué la table d’Aznavour
L'écrin est pourtant là. Une hauteur sous plafond qui donne envie de contourner la loi Évin, d’imaginer des volutes s’envoler dans la pénombre. Tout y est : tabourets de bar, velours rouge, chaises de bistrot, carrelage, faïence, bois sculpté, écriture dorée. Une authenticité palpable, une sincérité d’époque. Pas de traits grossis, rien d’artificiel. On s’y sent bien, et je me laisse porter par une soirée prometteuse. Mais voilà : à peine assis, je remarque un dressage à l’anglaise. Avec tant de révérences faites à la décoration – jusqu’à cet arbre au milieu du salon –, comment peut-on se permettre une table si plate ? Sur de belles nappes blanches, qui plus est !
Un convive est en retard. Alors, en attendant de discuter de la table, parlons de ce qui nous entoure, car les sensations foisonnent dans cette institution. Il faut dire qu’on s’y sent bien. Si bien que les Américains s’emmitouflent sur les banquettes et que l’anglais flotte davantage que les braillements des bons vivants. Le service est généreux et élégant, malgré un Campari soda transformé en Garibaldi. Les escaliers sont tapissés de cadres immortalisant des célébrités venues ici : de Chirac à Mitterrand, en passant par ma douce Jeanne Moreau. Les salons à l’étage donnent envie de rêver grand, d’esquisser des projets mondains. On s’imaginerait aisément à une réception de cravatés.
L’ami finit par arriver.
Nous avons faim, alors commandons ! La carte séduit par ses codes : des classiques de la cuisine française, des plats qu’on voyait jadis dans toutes les brasseries parisiennes, mais qui se font rares aujourd’hui. Ici, ils renaissent : quenelle, navarin d’agneau, vol-au-vent de ris de veau, confit et croque-monsieur. Je me laisse tenter par le menu à 37 € : œuf en gelée, quenelle de brochet et crème brûlée. En face, ce sera escargots par six et rillons de Touraine au Vouvray.
Les entrées arrivent. Un Chinon 2015 du domaine de Pallus accompagne le tout, une quille très réussie. Il faut dire que la carte des vins, riche et réfléchie, augurait une belle soirée. Jusqu’au drame : les escargots sont servis sans coquille… Certes, ce n’est pas moins bon, mais l’intérêt des escargots réside dans l’art de les extraire, avec patience, à l’aide de ces ustensiles de torture, et de les enrober dans le beurre. Comme pour les pistaches ou les moules, le plaisir est dans ce rituel lancinant, le sensuel de l’attente. Molière l’a dit avant moi : « Enfin, il n'est rien de si doux que de triompher de la résistance d'une belle personne. »
Sur le goût, les notes varient. Les rillons, un peu secs, déçoivent un amateur habitué à leur version grasse. L’œuf en gelée, quant à lui, n’a aucun intérêt, et à 14 € hors menu, le fade devient amer. J’attends les plats avec l’espoir de retrouver l’éclat d’une vraie “cuisine bourgeoise”, au moins généreuse. Mon ami reçoit une côte de cochon monumentale, et je rougis : j’ai fait le mauvais choix. Ma quenelle, accompagnée d’une sauce crustacé fade, aqueuse, chimique rappelle la cantine du collège, avec ce goût de rien et ces sachets industriels qu’on ajoute aux soupes asiatiques bon marché. Du mauvais Proust. Piqué dans mon orgueil, je ne touche qu’à mon plat malgré la tentation des autres. Ils y ont mêmes placés quelques arrêtes pour nous faire croire au fait maison, habile.
J’en ai marre de ce papier.
Le dîner s’étire mais je m’accroche. Ce papier était destiné à un magazine, qui l’a refusé. Tant pis pour eux : je me trouve exceptionnel pourtant. Je ne vais pas vous conter les détails banals de la fin du repas. Trois copains, peut-être un peu trop d’enthousiasme pour le Chinon, et pas beaucoup de souvenirs du dessert. De toute façon, il n’y avait pas grand-chose à retenir. Ce que je retiens, en revanche, c’est cette maladie, la plus mortelle du XXIᵉ siècle : celle qui tue, lentement mais sûrement, l’authenticité de nos restaurants centenaires, de nos bistroquets tout mignons, et de nos brasseries immortelles : le pourboire imposé sur la machine à carte. Même après le repas le plus grandiloquent, voir cet écran mesquin s’avancer vers moi m’indigne. "Voulez-vous ajouter 10 %, 20 %, un autre montant, ou rien du tout ?”
Alors allez vous faire foutre.
Au Petit Riche
25 rue Le Peletier
75009 Paris

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