Ce vieux zinc du p’tit bar
Dans une ruelle dérobée du 1e arrondissement, là où Paris s’enlise encore dans ses pavés humides et ses façades délabrées, se cache "Au Petit Bar". C’est un bistrot à l’ancienne, du genre qu’on croirait sorti d’un film de Jacques Becker ou d’un roman de René Fallet. Le store orange décrépi résiste vaillamment aux assauts du temps, comme un vieux boxeur qu’on n’arrive pas à mettre au tapis. Il a la couleur des éditions de la table ronde, quelle coïncidence. À l’intérieur, on sent tout de suite que les années 50 ne sont jamais vraiment parties : le formica des tables, les murs jaunis par la fumée, et surtout cette odeur envoûtante de vin rouge, de cire et de tabac froid.
Georges est le premier à arriver, comme toujours. Il a la tête d’un Gabin fatigué, celui d’Un Singe en hiver, avec son regard qui semble traîner encore quelques rêves oubliés. Les gens disent de lui qu’il a réussi, pourtant l’affiche défraîchie de À bout de souffle qui surplombe la salle lui va si bien. Il s’installe à leur table habituelle, celle qui colle un peu près du radiateur. Les autres ne tardent pas à le rejoindre. Constantin entre en second, toujours aussi impeccablement vêtu, col français sous un Loden impeccable, le genre de mec que Deray aurait choisi en 69. Son foulard en soie noué négligemment autour du cou et ses chaussures en cuir trop cirées tranchent avec la modestie du lieu. “Comment ça va l’ami”, lance-t-il avec un sourire en coin, avant de poser son journal sportif sur la table. Le gros titre du jour : "Racing – Stade Français : La revanche de 1987". La discussion est lancée, un peu avant l’heure.
Pierre et Robert arrivent ensemble, comme des inséparables. Robert, que l’on confond souvent avec Belmondo reconverti en épicurien, raconte d’emblée une blague grivoise qui fait éclater de rire la tablée. "C’est du Carmet, ça !", s’esclaffe-t-il en faisant allusion à une anecdote de Buffet Froid. Ces bottines font toujours beaucoup de bruit, tout comme ces manières de tirer les chaise. Pierre, le plus âgé du lot, a le rire le plus franc, et surtout le plus volumineux. Lui, c’est le mélancolique de l’équipe, un gars capable de porter du seconde main comme on porterait du Ciffo. À peine tous installés ils pinaillent déjà, comme depuis 25 ans, des détails de l’affaire qu’ils n’ouvriront jamais.
Le patron arrive, large moustache et chemise à carreaux, avec l’air renfrogné d’un Jean-Pierre Marielle dans Calmos. "Comme d’habitude ?", demande-t-il, pourtant les quatres mousquetaires encore imberbes entendirent “Si je vous dis Maquis ?”. Alors Georges et Constantin s’écrièrent “Sous bois, silence, chaque bruit compte dans le silence”. Alors taisez-vous et tous acquiescent d’un signe de tête. Ici, pas de chichis, juste de la bonne vieille cuisine française : œufs mayo, filet de harengs, un plat du jour qui pourrait faire pâlir Audiard. Le vin, servi en pichet, est un rouge de derrière les fagots, âpre comme une frappe de Gignac un soir de finale.
La soirée commence lentement, le saxophone solitaire d’Hank Mobley. Chacun y va de son anecdote. Pierre parle de ses filles étoiles dans les yeux, seul sujet où Robert ne se permet pas de blague graveleuse. Et le mère ? ”Elle m’a planté pour un type qui lui parle de dangers de l’alcoolisme et de jeûne détox", râle-t-il. "Moi, je jeûne aussi, mais c’est pour éviter les frais de l’avocat." Les autres éclatent de rire. Constantin prend le relais et enchaîne avec une tirade digne d’Une femme mariée : "On se demandait quand t’allais enfin faire un peu de ménage dans ta vie, mais là, t’as passé la serpillière carrément !”
Le vin coule à flots, et avec lui les souvenirs de soirées plus jeunes où ils refaisaient le monde. Lorsqu’ils étaient partis dans la vieille caisse un peu branlante de Robert, à la recherche des meilleurs troquets de France où l’on pouvait boire pour trois sous. "On avait fini dans un routier où l’on jouait du Sidney Bechet toute la nuit, on était bien cuits ce soir là”. Ils avaient terminé ce périple ici, Au petit bar, une adresse du plein coeur parisien déniché par Georges. À cette époque, il se prenait pour un critique culinaire tout juste bon à compter des histoires, et tous s’étaient convaincus de lancer un magazine ensemble. Il l’avait fait : “L’Intemporel”. Pierre parlait de vêtement, Robert de musique et Constantin d’art. Pour ce dernier c’était surtout une excuse pour mettre sa gueule en couverture. Vous vous souvenez les gars, en sortant d’ici, on avait menacé Georges de ne pas partager l’adresse parce que ce soir là, on aurait juré que la gouaille parisienne coulait dans le pinard. Depuis ces années, Robert monte une fois par mois à Paris, uniquement pour leur dîner de cons. Constantin se lève et à son habitude il s’écrit “À nos femmes, à nos chevaux, et à ceux qui les montent !” Excepté celui qui s’était levé, ils n’avaient ni femmes, ni chevaux…
Au fur et à mesure que le repas avance – entrecôte saignante, gratin dauphinois, fromages coulants –, les langues se délient davantage. Les discussions tournent autour du sport, de la littérature du cinéma, des autos et surtout des femmes : comme d’habitude. Pierre se rappelle d’un vieux match PSG-OM qui avait déchaîné les passions dans le bistrot où il trainait autrefois. "C’était l’époque où le foot avait encore une âme", lâche-t-il, nostalgique, en plongeant son regard dans son verre de gnole. Il ose même citer Blondin pour conclure : "Le sport, c’est la noblesse du monde moderne." Les autres acquiescent en silence, conscients de partager ce même amour pour les mots et les gestes qui font la beauté de l’instant. Au final, ce ne sont que des nostalgiques jamais vraiment ravis. C’est toujours mieux avant, c’est pour ça qu’à leur dix-huit ans ils avaient décidé de débarquer à la fac en trois pièces cravate. On aurait dit des Peaky Blinders qui parlaient d’élégance sur internet en portant des pinces à cravate avec des gilets…
Après le plat, le patron arrive avec une tarte tatin un peu rustique, le genre qui colle aux dents, accompagnée d’une crème fraiche épaisse, lourde, charismatique qui a vu mieux ?Personne ne s’en plaint, ici on sait que l’authenticité prime sur l’élégance. "Je me souviens d’une soirée chez Lipp où le serveur nous avait raconté que Simenon commandait toujours la même chose : saucisson chaud et riesling. À croire que c’est ça le secret pour écrire autant", plaisante Robert. "À ce rythme-là, je vais sortir un roman avant Noël", réplique Georges, qui attaque son dessert comme une troisième mi-temps.
Les verres se lèvent une dernière fois. "À nos amitiés". "Et à ce foutu bistrot qui résiste encore et toujours aux invasions modernes", lance Pierre en regardant les yeux vitreux de ces amis. L’alcool ou les souvenirs… Les 20 autres couverts du troquet sont déjà partis. "C’est comme un vieux polar, ça sent le vécu, et c’est ça qu’on aime", sourit Constantin. Ils sortent enfin dans la rue déserte, un peu titubants, le ventre lourd mais l’esprit léger. Le vent de la nuit s’invite sous leurs manteaux, mais ils ne s’en soucient guère. C’est Paris, c’est l’amitié, et ce petit zinc qui semble figé dans le temps, comme un vieux refrain de Trenet que l’on n’oubliera jamais.
Au Petit Bar, les lumières s’éteignent. Le patron sort pour fermer la grille, tirant sur sa cigarette avec un soupir fatigué. À l’intérieur, la clochette pend encore mollement à la porte, témoignant des passages d’une génération qui se souvient encore des cinémas de quartier et des soirées où l’on refaisait le monde. Le bistrot reste là, immuable, prêt à accueillir à nouveau ses fidèles pour une prochaine ronde de souvenirs.

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