Vila Foz, Septembre

 

Porto nous avait accueillis comme on franchit un seuil familier. Ce soir-là, la lumière semblait vouloir rester plus longtemps sur la ville, s’attardant sur les azulejos, prenant elle aussi rendez-vous. Nous avions quitté Paris et ses certitudes pour cette côte où tout sent le sel et le possible, cette terre où, m’aviez-vous dit en riant; « les secrets doivent être mieux gardés qu’ailleurs, parce que là-bas, la mer finit toujours par les avaler ».


J’avais pris la route deux jours avant, dans l’idée d’échapper à tout ce qui use : les habitudes, les bruits, les tentations de rester identiques à moi-mêmes. La France avait déjà pris ses couleurs d’automne, mais ici - sur cette côte - l’été semblait avoir signé une clause de prolongation. C’est sur ce chemin, dans cette caisse sans clime, que j’ai été frappé par l’envie de l’appeler. Elle a pris l’avion dans la foulée, nous sommes arrivés presque en même temps. 


La Vila Foz nous attendait au bord de l’eau, comme un navire amarré depuis toujours. Sa façade blanche, ses grandes baies vitrées, l’élégance tranquille de ses lignes; tout donnait le ton. Ce n’était pas un hôtel qui criait sa beauté : il la laissait deviner, comme une personne qui a depuis longtemps cessé de se prouver.


Je vous avais précédée d’une poignée de minutes. Pas assez pour m’impatienter, juste assez pour m’imprégner de l’endroit. Le hall, avec son parfum discret de cire et de fleurs fraîches, avait quelque chose d’un vestibule d’ambassade. On s’y sentait à la fois attendu et invité à ne pas faire de bruit. Je me suis avancé jusqu’à la réception, échange poli avec le personnel, puis j’ai choisi d’attendre - près des grandes portes vitrées - proche du bar.


Quand vous êtes apparue, j’ai oublié le temps écoulé depuis mon arrivée au Portugal, les heures passées dans les ruelles de la Ribeira, les façades lavées de soleil et les draps séchant aux fenêtres. J’ai simplement pensé : c’est ici que tout se fixe. S’en suivit une pointe de peur : et si ce “tout” ne durait pas ? Il fallait vivre l’instant, attendre le suivant pour le vivre encore plus fort, jusqu’au jour où “tout” s’effondre. 


Vous portiez une robe couleur crème, légère - délicatement transparente - mais assez structurée pour tenir tête au vent venu de la mer. Vos cheveux, relevés sans excès, laissaient passer quelques mèches libres; comme une parenthèse dans un texte qu’on veut pourtant bien ponctué. Vous m’avez rejoint d’un pas assuré, sourire presque malicieux.


- Vous êtes déjà prêt à m’emmener dîner ou on commence par une visite des cuisines ?

- Si c’est pour vous voir commander aux fourneaux, je dis oui tout de suite.


Vous avez ri, et rien qu’à ce rire, j’ai su que le reste de la soirée serait une valse. Et que ma vie entière, peut-être, pourrait se jouer à ce genre de mouvements.


Le dîner - ou comment faire semblant de ne pas dîner


Le restaurant régner tel un château ouvert sur l’océan. Les nappes, blanches comme un silence juste avant une déclaration, semblaient attendre. Le soleil déclinait sur ses tâches de rousseurs, la mer se plissait sous une lumière dorée.


Le serveur s’apprêtait à prendre notre commande complète. Vous avez levé la main comme on interrompt poliment un discours inutile.


- Finalement, on ne va pas vraiment dîner.


Il a esquissé un léger mouvement de sourcil. Ce n’est pas dans son habitude d’assister à ce genre d’exclamation, surtout en vu du cadre. 


- Nous allons… goûter, disons, un peu tout. Ce soir est une farandoles aux notes pléthoriques, un soupçon de luxure, quelques volutes d’amour. 


Et là, j’ai compris votre plan. Déjà, celui de commandé la presque totalité de la carte des petites assiettes et quelques plats à partager, comme deux explorateurs décidés à cartographier chaque recoin du territoire culinaire. Ensuite, celui de m’amener dans une autre aventure que je m’étais toujours interdit d’imaginer - vertigineuse, parce que l’on connait la hauteur du sommet - idyllique, parce que s’est imaginé la vue. 


- On ne peut pas venir ici et n’en connaître que deux recettes. Ce serait comme aller à Porto et ne pas regarder la beauté des âmes. 

- Ou comme épouser un écrivain et ne lire qu’un de ses livres. 

- Charmant… et un peu manipulateur.


Le serveur, maintenant amusé, prenait note avec sérieux : beignets de morue - et de tout ce que vous voulez, carpaccio de betteraves - et de veau, salade tiède de poulpe, sardines grillées, croquettes de jambon ibérique, tartare de saumon et guacamole au piri-piri… Vous auriez peut-être du me demander ce que “Piri-Piri” signifiait pour la suite de la soirée. 


Avec ceci ? Du vin - bien sûr - accompagné de votre panache lorsque vous commandez du champagne « pour se rappeler que dîner ensemble est une fête ». Je me suis dit, en vous regardant égrener cette liste; si la gourmandise est un péché, je suis prêt à me damner avec vous.


L’alentejo - pourtant sommes nous pas dans la vallée du Douro - coulait doucement, perlant sur les parois du verre comme une conversation qu’on ne veut pas interrompre.


Les assiettes sont arrivées comme un petit ballet :

  • Les rissois, les beignets de morue, dorés à souhait, moelleux au cœur.
  • Le poulpe, translucide, relevé d’huile verte.
  • Les carpaccios. Vous avez murmuré :

- Si je devais vous quitter un jour, ce serait pour une viande comme ça.

Je prends ça comme un compliment… Je ne savais pas que vous pouviez quitter une personne à qui vous n’appartenez pas. 
  • Les sardines, marquées par la grille, éclataient de sel et de citron. Vous m’avez accusé de trahir “l’esprit marin” en y mettant du vinaigre à l’échalote.
  • Le guacamole au piri-piri vous ont fait rougir, beaucoup. Vous m’avez lancé :
- Si vous avez commandé ça juste pour me voir rougir, sachez que c’est réussi.
Je note que ça marche aussi pour vous voir sourire. Mais rappelez-vous, il n’y a que vous qui avez échangé avec le serveur. 
  • Les croquettes de jambon ibérique, brûlantes, ont disparu en deux bouchées.
- C’est presque criminel que ce soit si petit.
Vous voulez que j’en recommande ?
- Non. Ce qui est rare est précieux. 

Je me suis demandé si vous parliez vraiment des croquettes.


Puis vint l’heure du dessert. Vous étiez d’un coup moins éloquente - peut-être happée par autre chose - peut-être rassasiée… Alors un-mille-feuille, l’art de prendre un peu de beaucoup. 


Vous avez reposé votre fourchette, pris une gorgée de champagne, puis déclaré :
- Il faudrait inventer un mot pour ça.
- Pour quoi ?
- Pour ce moment exact, quand on sait qu’on s’en souviendra toute sa vie.
Et là, j’ai pensé : si je trouvais ce mot, il serait gravé sur notre alliance.


Après le dîner — La mer pour témoin


Nous avons quitté la salle, les derniers, traversé le hall comme deux clandestins repus de leur audace. La plage s’étendait devant nous, sombre mais vivante. Le sable était encore tiède.


- On marche ? ai-je demandé.

- On marche, oui. Mais pas trop vite.


Nous avons longé l’écume, vos chaussures à la main. Vous vous êtes arrêtée :


- Vous croyez que la mer garde vraiment les secrets qu’on lui confie ?

- Si elle les rendait, on serait tous noyés depuis longtemps. Et moi le premier, si elle rendait tout ce que j’y ai jeté.


Nous nous sommes assis sur un rocher plat. Vous avez passé vos mains dans le sable.


- Ce que j’aime ici, c’est que rien n’essaie d’être plus beau que ce qu’il est.


J’ai pensé que c’était aussi ce que j’aimais chez vous.


Un couple promenait un chien. Vous avez pris ma main, pour marquer le souvenir. Le geste disait : c’est maintenant.


- Si on devait retenir une seule chose de ce voyage…

- Oui ?

- Ce serait ce soir. Pas la ville, pas le dîner, pas la plage. Ce moment précis, où je ne veux rien d’autre que rester à côté de vous.

Et j’ai su que si je devais un jour écrire ma vie, ce soir serait le chapitre que je cacherais aux autres.


Le retour — L’évidence


Nous avons quitté la plage comme on ferme un album photo. Le hall nous a semblé presque irréel. Dans l’ascenseur, nos reflets avaient le calme des décisions déjà prises - la chaleur de quelque chose d’autre. 


La chambre ouvrait sur la mer. Vous êtes restée à la fenêtre.


- On pourrait rester ici. Pas pour toujours, mais pour… ce qu’il faut.

- Ce qu’il faut ?

- Le temps que Paris redevienne une idée. 


J’ai eu peur que Paris reste toujours une idée, et que nous restions toujours ici. 


- Vous savez, ce soir… ce n’est pas juste un souvenir.

- Non ?

- C’est un commencement.


Nous avons laissé nos mots derrière nous, la mer parlait pour nous. Et quelque part entre deux vagues, j’ai compris que notre histoire n’était pas née d’un été prolongé mais d’une évidence : deux vies qui se tiennent mieux côte à côte qu’à distance.


En fermant les yeux, j’ai pensé à Porto qui brillait là-bas, à la plage, aux assiettes comme un poème comestible, à vos mains, et à ce moment précis où j’avais su que nous étions déjà du même côté de la vie.


Et j’ai su aussi que, même si je devais un jour repartir, j’emporterais ce soir exact, comme un point fixe dans le temps. Un de ceux qu’on ne raconte pas, qu’on garde entier, parce que les mots seraient toujours un peu en dessous de la vérité. Et peut-être que c’est mieux ainsi : certains trésors s’abîment à la lumière.


La mer continuait son monologue, jouant de la nuit avec ardeur. 


Et je me suis endormi en pensant qu’elle garderait aussi ce secret-là.


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