Vous me faites tourner la tête, Mistinguett(e)
“C’était une miss, La Miss, dans sa loge rue de Clichy, au Casino de Paris.”
Il était un de ces soirs d’été désagréable, ceux qui ne veulent pas lâcher leurs mensonges. Ils tiennent leur lumière jusqu’à neuf heures du soir obligeant les âmes noires à fringuer leur désespoir. La fringuer de quelle façon ? Notre équipe style n’a pas pensé à nous expliquer comment cacher l’incertitude sous trente-cinq degrés. Plus de cravate, les mains moites, j’ai comme chaque jour une envie d’aller me consoler au restaurant.
Mais où à Paris durant ce mois interminable ? Tout le monde est parti, tout est fermé. Si vous êtes encore dans ses pattes durant l’août; c’est évidemment que vous y êtes obligés. René Fallet l’a écrit avant moi, Granier-Deferre l’a même réalisé et notre cher Aznavour l’a interprété. Alors je déambule, je fais mon brin de chemin vers le Panthéon, on verra bien là-bas.
Pont-neuf. Je ne sais dans quel état d’esprit j’ai envie de m’enliser : continuer sur les quais de la rive droite, jouer la bande-son du magnifique, bomber le torse ou; traverser, voir les bouquinistes de la rive gauche, me faire flinguer par Miles Davis sur Ascenseur pour l’échafaud, lever les yeux… Un tumulte de possibilités comme si ce dilemme allait définir quel personnage je jouerais dans mon propre film. Alors j’avance, je me convaincs de l’un et m’entreprends de l’autre, je recule d’un pas, la chaleur m’emmène dans un tango dépourvu d’érotisme, un seersucker en sueur, je ne respire plus.
“ - À quoi penses-tu ?
- Bonsoir ma chère, je te pensais disparue…
- Dit-on bonsoir à vingt heures en août ? ”
Elle me fixait, les yeux pétillants d’une malice inchangée. Tu cherches à me soulager comme tu l’avais déjà fait dans le passé. Tu tentes de croiser mon regard, tes lèvres incitent les miennes, tu es comme sûre de déconstruire mes prochaines certitudes. Elle portait une robe légère, pâle mais lumineuse comme un champ de blé mûr, et son sourire éclatait comme un refrain de Bechet. Je n’ai aucune dominance devant ton être alors je t’emmène dîner ce soir en terre conquise. Pour le reste, ça fait bien un an que l’on ne s’est pas vu, on trouvera bien de quoi meubler la conversation, et dans le pire des cas on parlera de moi je connais le sujet par coeur.
“ - Le restaurant de l’hôtel Rochechouart ?
- Lorsqu’un homme commence d’abord à guider ma main, et ensuite ma faim, je sais qu’il n’en a plus pour longtemps. Je t’emmène assister au dernier spectacle de Mistinguett.
- Citer du Gary, quelle condescendance… ”
Les années folles au Casino de Paris
Il commence enfin à faire nuit, c’est à cette heure là que nous arrivons devant le 16 rue de Clichy. Je ne contrôle plus rien : spectateur accusateur de sa folie éternelle. Nous entrons admirer Mistinguett, ce bar à cocktail, nouveau restaurant du Casino de Paris. Un endroit sublime où il est impossible de se souvenir des malheurs de l’extérieur. On y entend presque le froufrou des robes à paillettes et les éclats de rires des soirées endiablées. Un lieu empreint de cette magie intemporelle, où l’élégance à la Colette côtoyait la frivolité des pièces de Feydeau. Au bar, Marcel Carné bouquine Eugène Dabit, et sur une table en coin, Picasso gribouille sur une serviette le costume de Parade pour Cocteau.
Mademoiselle connaît l’endroit, mademoiselle s’installe alors il en convient de la suivre. Mais qui est mademoiselle ? Je vous remets légèrement en contexte le temps de la laisser s’installer sur sa banquette de velours. On s’était rencontrés bien plutôt dans une soirée mondaine où les comportements nous obligeaient à polisser nos intermèdes. Les nôtres s’étaient déliées, nos mains étaient devenues libres et nous avons l’instant d’une nuit réanimé le romantisme fin XIXè aux quatre coins de la capitale. J’étais Adolphe, elle était la réponse au mystère de l’amour.
Nous avons vécu un mois de passion déchirante. C’était exactement ce que j’entendais par fidélité : lorsque le plaisir ne prend pas sur l’amour. Même s’il arrivait que nos passades fussent pour d’autres, notre coeur ne broncherait pas. J’étais enfin libre, je l’avais entière et je donnais tout pour elle. Jusqu’à l’arrivée de ce satané mois d’août deux mille putain de vingt trois. On mettra nos erreurs sur le compte de la chaleur…
Quant à elle, je l’observe en passant la connaître par coeur, pourtant elle me semble toujours si lointaine. Ce qui est sûr, c’est que nous sommes chez Mistinguett dans une de ses oeuvres autoportraits. Une salle pleine de vie, de couleurs et de folies avec cette ambiance globale sombre mais chaleureuse. Même chaude si vous me permettez. La carte des coquetels retrace les lieux où je l’ai emmenée lipper, parfois danser, souvent imaginer : La Rotonde, La Coupole, Le Bal Blomet… Alors un an après notre dernière entrevue ma tendre, que buvez vous ?
On partage, un peu trop
Elle n’a pas regardé la carte, elle a choisi le nom qui lui inspirait le plus. “Le salon de Gisèle”. J’ai comme l’impression que madame Bovary a décidé de ne plus prendre la vie au sérieux. Pour ma part ce sera un mélange de Salers, liqueur de grenade, Lillet rose et bitter de cerise. Globalement, les créations respectent les codes des bars à coquetels en se permettant d’extravagant les noms des alcools choisis, avec un résultat réussi. Au final, nous avons absolument tout commandé tant la table était trop grande pour deux. Elle plaça les verres pleins au centre et nous nous abandonnions à une dégustation fortuite.
Commandons à manger car je me rappelle qu’il me fallait rendre deux papiers la semaine dernière… Je débute par un maquereau à la flamme, vendu mi-cuit. La difficulté de cette cuisson c’est qu’il ne peut se permettre la plénitude, il n’est qu’à moitié, ni trop, ni pas assez. En tout cas délicieux il l’est, car voilà que ma fourchette ne m’appartient plus, mademoiselle s’est fait un festin de mon entrée. Il faut dire que la crème de raifort venait relever plus qu’élégamment le poisson et nous change légèrement de notre tendre moutarde.
“ - Sachant que nous avons toujours été dans le partage vous et moi mademoiselle, que dites-vous de cette épaule d’agneau pour deux ? Ça me rappelle quand vous me menaciez de vous suicider aux vêpres siciliennes si je tombais amoureux d’une autre. Ce n’est qu’un opéra, vous le saviez.
- Que trop bien, tu aimais me répéter que j’allais donc me faire assassiner par Verdi. Ne me vouvoie pas, tu crées une distance. Non pas par les mots, mais par ta manière d’être faussement soutenue à mes côtés. En plus, tu te contentes d’être le poète maudit qui rêve d’écrire le roman de sa vie.
- Poète maudit, c’est passé de mode et ça ne marche plus avec les femmes. Je me disais que mes rapports avec elles se personnalisait de moins en moins, devenant davantage anonyme.
- Dans mes bras il n’y a pas d’illusion perdues. ”
C’est très avancé pour une femme qui ne m’a plus donné aucun signe de vie durant si longtemps. Et si le hasard ne nous avait pas rassemblés ? Je crois que cette commande impulsive de boissons fait inconsciemment parler. De toute façon la carte des vins n’est pas du tout inspirante, nous ferons l’impasse. Avec le recul, c’est bien dommage…
L’épaule d’agneau est généreuse, juteuse de ce goût déjà vu. Je ne saurais comment décrire cette sensation de manger ici comme ailleurs. Si on isole le palais, qu’on ne se concentre plus sur le service, ni sur le dressage et le décor, j’ai cette terrible sensation d’une uniformisation des goûts… N’y voyez pas là une métaphore de mes relations charnelles.
Tant de possibilités
Des fraises, du chocolat, des abricots… On prend la description de dessert la plus longue. Va pour le fraisier. Que c’est bon d’être léger, parfois. Notre pâtisserie aurait pu y penser, celle-ci prendra un certain temps à se consumer. La note finale est moyenne, la note globale est à peu près bonne, la note papier est un peu lourde. Le cadre polisse chaque défaut, il nous ouvre a tous les possibles.
“ - Qu’est-ce que tu deviens, monsieur ?
- Pas grand chose.
- Qu’est-ce qui te retient ?
- Rien.
- Il te reste encore un peu de ta folie ?
- Je l’espère.
- Tu m’aimes ? ”
Maurice Chevalier à quitté sa chanteuse. La salle se vide au fur et à mesure que l’assiette s’éteint, la passion renaît, nous venons de revivre notre première soirée. On est des sales gosses et il nous faut plus grand, plus intense, plus impressionnant. On doit partir, Paris est trop petit pour nos écrits. Les pages blanches ici-bas n’existent plus. Gribouiller entre les lignes n’est plus digne de nous alors, barrons-nous !
Nous sommes tous créateur de l’idéal qui nous est cher. Il faut savoir l’embrasser dans le brasier de nos pulsions. La liberté, juste là, servit sur un plateau d’argent. Demain nous partons toi et moi pour un pays chaud. Un vrai, un mois d’août perpétuel au rythme de nos retrouvailles. Demain dix-sept heures, porte huit, Roissy Charles de Gaulle.
Ni elle ni moi sommes venus, plus jamais nous nous sommes revus.
Mistinguett, Casino de Paris
16 rue de Clichy, 75009
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