Un rendez-vous galant à Pigalle
Tirez le rideau de vos yeux car ce soir Le Moulin Rouge frissonne, nous passons la nuit à ses pieds.
Vingt heures, le rendez-vous était fixé. Je l’attends sur le bord du boulevard, cravate nouée et barbe rasée. N’est-ce pas légèrement prétentieux d’inviter une jolie demoiselle à lipper au sein d’un restaurant d’hôtel ? Non, il faut embrasser cette idée, être aussi galant qu’un gentilhomme des années trente, et fondre dans ce décor du même âge.
Les jolies femmes sont toujours en retard, elles peuvent se le permettre. Par sa faute, j’ai l’odeur d’un paquet de tabac : ma nervosité m’oblige à enchaîner cigarettes sur cigarettes. On s’était croisés deux couchers de soleil plus tôt, clope au bec, sur un de ces trottoirs pavés de Saint-Germain. Je lui avais plu sous ce portrait alors me voilà en train de redresser le même.
Elle m’était apparue trop coquette pour ce siècle, cherchant son chemin, et la voyant lever la tête, je lui ai balancé : “Si vous avez pour quête de trouver Boris Vian ici, il est mort !”. Elle a rit, j’en étais surpris. Je sortais tout juste des années soixante-dix, au Quebec pas loin d’ici, et son sourire à cette plaisanterie m’emplit de vie.
“Vous êtes très bon guide, connaissez-vous également des endroits vivants par ici ?”
Je lui suggérerai un endroit en échange d’une promesse : si je suis de bon conseil, elle accepte une invitation à diner. Nous accordons le rendez-vous à samedi sur ce boulevard où il commence à faire froid. Je perds petit à petit espoir, il vente, je lui laisse cinq taffes pour arriver.
Quatre, ralentis un peu, tu inhales avant d’avoir lâché les volutes de la bouffée précédente.
Trois, elle n’a juste pas apprécié ma recommandation.
Deux, qui vient encore à un rendez-vous sans prendre de numéro de téléphone de nos jours ?
Un, époque de merde.
“On ne jette pas ses mégots par terre Monsieur.”
Cheveux tirés, lèvres aux couleurs du quartier, robe volante et des yeux qui ne portaient aucun signe de culpabilité. De quoi s’en voudrait-elle, je ne lui reproche rien. Mes yeux à moi ne transmettent que l’émerveillement d’un gosse, et gêné je lui tends urgemment mon bras :
“puis-je ?”.
Le restaurant de l’Hotel Rochechouart
Sitôt les portes franchies, nous sommes transportés dans un temps, qu’à vingt ans nous n’avons pu connaître. Une ambiance intime, feutrée aux tables nappées et aux velours orange. Il y a de l’espace pour nos mots, et de jolies faïences si l’inspiration nous manque. Une fois assis, nous voilà délassés, moi parce qu’il fait chaud, et elle : parce que “la banquette est un peu molle mais très confortable”. Je souris comme un enfant devant cette déclaration juvénile et nos pensées battent à l’unisson.
“ - Un fond de culotte s’il vous plaît !”
- Tu ne peux pas dire suze-cassis, nigaud ?
- C’est moins marrant.
- Tu embêtes le monsieur avec des termes pareils.
- Et toi à déblatérer sur les appellations au lieu de lui donner ta commande…
- Oh veuillez m’excuser, un Lutèce tonic je vous prie.”
La carte semble maigre à première vue mais en s’y penchant, je suis bien content qu’il n’y ait pas plus de choix, tant ma concentration sévit la conversation afin de choisir le meilleur parcours gustatif. Je me décide. Un vol au vent de Saint Jacques suivi d’une volaille aux morilles. Pour madame ? L’hésitation persiste et je l’amène vers le foie gras (j’aime les comparer), et le turbot l’a ensuite envoutée. Je lui explique qu’il m’arrive d’écrire des papiers sur ce que je mange.
“ - Tu écriras quelques lignes sur moi si tu parles de ce soir !
- Je ne suis que critique culinaire ma chère…”
On accompagne le tout d’un Menetou-Salon et la première valse commence. Le Vol-au-vent est exquis ! Les Saint Jacques fondent en bouche, mariées à une bisque de langoustine tout à fait réussite. Côté foie gras c’est une belle portion qui nous est servi, agrémentée d’une légère compotée de pomme. Alors nous échangeons nos sourires pendant que les toasts affectueusement préparés virevoltent au-dessus de la table.
Place au plat et à ce turbot qui m’a l’air sublime, complété par cette tombée d’épinards et bien, à tomber. Les frites aux bras de ma volaille sont à la hauteur de mes attentes, fines et croustillantes. Je commence à me faire une liste de bouclards où les accompagnements sont respectables, ce qui me permettra bientôt de ne plus être déçu. Quant au poulet, sa tendresse est à l’image de ce dîner, et les trois ailes dans la cocotte qui m’auraient rendu aigri une autre nuit, laissent la soirée s’envoler…
Je vous ferais bien dessert ma chère mais il est encore tôt, et notre discussion fuse au point d’en oublier mon barda de cigarette.
“ - Tu ne fumes plus ?
- Tu m’accompagnes ?
- C’est une spécialité chez toi ?
- Quoi donc ?
- De répondre à mes questions par des envies sous forme de nouvelles questions ?”
Il y a toujours ce vent et je n’ai que deux allumettes. Elle m’attend, une nuit grave sur le coin de la bouche. Je rate la première… Il y a ce suspense, cette tension si importante qu’elle habille mal cette scène pourtant futile. Mais il y a un accord commun de conserver l’intimité que nous avons créée, de garder la flamme de ce romantique instant : allumer avec l’ultime allumette. Elle tient, et nos volutes se mélangent comme l’incipit d’un baiser.
Je lui propose de partager un dessert, elle accepte à la seule condition de prendre les profiteroles. Je ronchonne légèrement face à sa décision, je me démène pour la poire belle Hélène, mais en grand seigneur je concède. Je vous fais une confidence : les profiteroles étaient mon premier choix mais par soucis d’adversité je devais lancer une confrontation.
Le chocolat est chaud, nos mains aussi; elles s’entrelacent. Je ne fais que transposer mon amour de la nourriture à celui que je lui porte, mais il faut dire qu’un des deux grappille de la place sur l’autre. Nous quittons ce lieu enchanté. Merci l’Hôtel Rochechouart, vous avez été témoins ce soir, du début d’une grande histoire.
Parlons rapidement de choses fâcheuses, nous nous en sortons pour deux centaines tout rond. Ce que je trouve très raisonnable pour notre banquet et la qualité tant du service que dans l’assiette.
Le bar de la Maison Souquet
Nous marchons au beau milieu des sex shops et des cinémas de Pigalle, bras entremêlés afin de se protéger de toutes ces fadaises. Elle, créant la carapace la plus solide face à tous ces mécréants : sa tête légèrement appuyée sur mon épaule.
“On va où maintenant monsieur le critique ?”
Au bout du monde toi et moi ? Ce serait répondre encore par une question… Nous arrivons au pied du Moulin Rouge après une traversée de tentation balayée par son sourire d’enfant. Épatée de tout, folâtre d'un rien et radieuse à mes côtés. Je dois trouver quelque chose à la hauteur de ce récit.
Je prends cette petite rue, je me souviens de ce bar dont on m’avait parlé cette fois-là, c’est un peu flou mais je sens la chance m’accompagner, et nichée sur la gauche de cette porte discrète, voilà une plaque au 10 rue de Bruxelles : Maison Souquet. Soulagement, dissimulé par une certitude, “j’aime bien venir ici parfois”. C’est un jeu auquel je me plais parfois d’abuser.
On entre dans cette impressionnante salle boudoir, du velours sur chaque coin de la pièce, un lieu unique. Un homme nous accueille avec cette voie lancinante, et en un regard avec ma partenaire de doute, nous comprenons tout deux la crainte d’atterrir en une maison close. Sourire au coin des lèvres, notre hôte s’enfuit prévenir la serveuse de notre arrivée afin de préparer notre installation comme il se doit.
“ - Tu m’as emmenée assister à une orgie ?
- Je ne crois pas.
- J’ai besoin de certitude, regarde le tableau là-bas !
- C’est un joli nu.
- Certes, mais ce n’est pas rassurant…”
Finalement nous sommes installés dans une magnifique salle de la belle époque, me lançant des envies soudaines de fumer le cigare et danser un fox-trot. Je la vois à moitié rassurée et en même temps émerveillée. Ces joues imitent la rosée matinale, la chaleur fait scintiller son front et, est-ce moi qui fais briller ces yeux d’un tel feu ?
Nos choix s’accordent sur deux coquetels créations, de la rose pour madame, du cognac pour monsieur, et nous nous abandonnons au sein des années vingts, oubliant qu’il y a un autre monde en dehors de ce salon “des petits bonheurs”.
Quatre dizaines pour deux verres, passé minuit on ne compte plus… La journée d’hier est passée, la lune a empoigné mon coeur et me voilà dans cette cage dorée de la passion indicible. Celle où l’on ne voit plus très bien et nous partons à Vegas se marier avec l’ivresse.
Dévalez les Grands Boulevards, fuyez ! Profitez car les regrets ça taille mal les épaules. Elle observait les splendeurs qui l’entouraient. D’une de ces étincelles je voulais faire partie alors d’un coup de folie par la taille je la saisis. “Le mal n’est jamais dans l’amour.”
En espérant que le jour ne vienne plus jamais voler la nuit.
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