Une institution qui ne débande pas
Bienvenue au Petit Lutetia, institution parisienne dans la banlieue de Saint-Germain-des-Prés qui a su refuser la prostitution. Ouvert depuis 1912, ce bouclard a affronté les guerres et mieux encore; le tournant moderne du dérisoire. En effet, le P’tit Lut’ n’a pas succombé à la bien pensance sartrienne, aux snipers chinois visant de leurs appareils photo, aux américains à tongs ou encore aux grosses bagnoles qataries. Voilà ce qui se passe sous les yeux horrifiés de Gréco, érigé sur une place impersonnelle où le ciel de Paris devient terne : une vue imprenable sur le Flore, les Deux-Magots et le nouveau Caffé Armani ambiance 1984. Grâce à de solides défenses immunitaires, il a également résisté à la maladie qu’affecte la rue de Sèvres où poussent d’innombrable poke bar et boulangeries en tout genre à 3 PEL le croissant.
Les codes sont là, mais on ne se méprend pas, on vient bâfrer comme il faut. Je ne suis pas de l’avis de ceux qui trouvent cette brasserie insipide, malgré le rachat par “le génie maléfique de […] l’un des deux frères Costes”. Prétentieuse peut-être. On y trouve des semi-serveurs, semi-mannequins, mais tout à fait professionnels et agréablement accueillants. Non ici on sort avec une addition lourde sans froncer le sourcil, dans une chaleur mythique de nappes blanches et de tableaux champêtres, au brouhaha résonnant un ancien temps parisien. J’ai souvent mangé dans les mousquetaires du boulevard Montparnasse sans en sortir vraiment rassasié, et j’y ai trouvé à deux pas de quoi être satisfait.
Des oeufs mayo, du pâté en croute, une cocotte de poulet aux morilles et de la grenouille
Je viens ici lire les bouquins de mon enfance, ceux que j’ai toujours feuilletés dès que j’ai eu l’âge de lire les cartes au resto. Des oeufs mayo, du pâté en croute, une cocotte de poulet aux morilles et de la grenouille, voilà l’incipit. Commençons par les entrées : tout est réussi ! Les œufs sont fraichement simples, une mayonnaise légère qui tient sans couler sur son lit, emmitouflé de quelques pickles de carottes et betteraves. Bon 11€ j’imagine qu’on paye le cadre et la certitude de ne jamais être déçu. Vient avec; le pâté en croute d’un délice ultime. J’en ai encore des souvenirs délicieux mêlés à une nostalgie sans nom : une réédition de mon enfance en pléiade. C’est un peu mégalo, mais ça a de la gueule.
“Dans ma musique il y a 20% de notes, 80% d’attitude.” Miles Davis décrivait là, peut-être, les restaurants de la capitale. C’est un peu ça la cocotte de poulet aux morilles, posée rive gauche de la table et dressée par le serveur dans un tumulte de sauce lancé au presque hasard sur le côté de votre assiette. Parfait pour s’y croire et ramener sa nana, comme notre jazz man y emmena - qui sait ? - la terrible Jeanne Moreau…
Trêve de mondanité au gardénal, c’est beau, mais est-ce que c’est bon ? C’est assez pour m’empêcher de changer de plat à chaque retour sur ces banquettes de cuir. Une tendresse délicate de maman. Je ne vais pas élucubrer, goûtez vous verrez. Accompagné pour ma part de grenailles confites tout bonnement délicieuse. En véritable touriste, place aux cuisses de grenouilles ail et persil. Ce ne fût pas mauvais du tout, sans être pour autant à couper le souffle : exactement ce à quoi on s’attend, mais peut-être pas pour 32€.
Par contre ! Les frites sont fines et croustillantes, et dit comme ça, on pourrait croire à l’habituelle mais je me souviens d’innombrables nuits avec mon fidèle ami à traverser la capitale pour quelques patates potables.
Petite parenthèse : il y a en au Mansart, dans le creux de Pigalle pour un bon prix.
La picole quand même
Comme tout restaurant de cette gamme on se touche un peu sur les cocktails. Je veux bien payer le service, et le très talentueux barman, mais 16€ le spritz ou la caïpi il y a quelque chose qui déconne. Personnellement je ne m’y ferai jamais, tant on a tendance à normaliser cette marge abjecte. Même constat sur le passage obligatoire qu’est le café, mais à 4€ l’express, on se tâte carrément. ! Mention spéciale pour le lait chaud à 6€, et pour les néo-gastronome, non “chaud” n’est pas une denrée rare que l’on mélange au breuvage !
Au niveau du raisin, heureusement que ça picole sec de part chez nous, car les vins au verre ne valent pas la peine. En bouteille par contre, on retrouve le très bon Pouilly-fumé du domaine Jolivet à 46€ : très très raisonnable. Si on veut rester en Loire, plus humblement le Menetou-Salon passe sans soif pour 35€ franchement, pas cher dans le Cher ! Si vous voulez vous faire plaisir en Bourgogne, le Chablis 1er cru de chez Albert Bichot à 90€ est extra. Si je peux vous dire tout ça en pleine certitude, c’est qu’on a passé une sacrée soirée, mais professionnel bien sûr, je suis là pour faire un art icqle msieurs dames.
Des vannes d’accord, mais les rouges on en pense quoi ? Même constat, une carte choisie mais pas excessive. J’ai déjà vu le St-Joseph du domaine Julien Pilon à 65€ dans des brasseries moins prestigieuses. Et il y a des Bourgognes, et des Bordeaux à foisons avec quelques pièges à touristes tout de même, je vous fais confiance; ne pas tomber dedans.
J’ai dû y retourner une autre fois pour tester les desserts, ou pour m’en rappeler du moins. Le grand classique pour commencer, une mousse au chocolat à partager facilement à 3/4 en fin de repas pour 20€, ça fait aisément l’affaire. Sinon les profiteroles ne valent pas l’indétronable Closerie des Lilas mais reste tout de même finement généreuse; et c’est donc la tarte fine aux pommes qui se dégage du lot. Elle vient alors vous titiller l’orgasme et assurera de rentrer avec la charmante demoiselle qui vous accompagne. 13€ et deux cuillères messieurs, alourdissez un peu la note et faites croquer la pomme. Au nom de Dieu !!!
Ça termine quand ?
Vous avez tout lu ? Vous avez tout suivi ? Bon je vous résume. Le cadre est un mélange d’intimité et de chaleur épousant un service, que je pourrais décrire comme presque parfait. On y mange franchement bien et avec un esprit avisé on peut très bien picoler. Tous les ingrédients pour passer une bonne soirée, certes à un certain coût : comptez 75€ par tête pour vous faire plaisir, parce qu’on est là pour ça.
Le Petit Lutetia
107 rue de Sèvres, 75006, Paris
01.45.48.33.53
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