Nuit d'errance

    Je ne suis pas le plus grand consommateur de musiques assourdissantes et de parquets collants, alors mes aventures au creux de la lune s’illuminent à la flambée d’un lampadaire et à l’éclairage d’une église. Celle-ci commence aux abords du Boulevard du Montparnasse, croisement de la rue du cherche-midi. 


Mes groles venaient frapper les pavés humides de la rue, quand j’arrivais dans une brasserie de refuge. Un nom aussi déliquescent que la tour qui la supporte : “Au Chien qui fume”. Une brasserie aux nappes carreaux Gabin, rouge et blanc. C’est désormais assez rare pour le souligner, et j’aimerais mettre un point d’honneur à ne plus manger sur le bois robuste des tables. La porte défraichie passée, Montand sonne à votre oreille et l’ambiance vous saisit sur le pas ! Un café art déco vêtu d’un zinc des plus sublimes pour poser ses coudes fatigués, commander un verre léger avant d’aller dîner. Pour ma part un Brouilly Château de Corcelles aux notes aisément fruitées  me lance sur une nuit de bon augure. Les discussions fusent avec les habitués insulaires tout juste déguerpis de leur radeau de misère. On parle de notre France, d’actualités, de sports, d’autos et parfois souvent de femmes. De vrais hussards modernes… 


Je quitte ce lieu enchanté et commence ma marche vers le Nord. Ce soir exceptionnellement je passerai la Seine - je tromperais mon Paris. La rive gauche est mon essence qui me permet parfois de traverser les ponts le temps d’une pensée pour mon foie, avant de revenir à la pompe. Ce soir nous dînons rue Marie-Louise avec mon fidèle ami. Je l’attends face à l’église Saint-Sulpice où dort Madame de La Fayette, où Victor Hugo épousa Adèle Foucher. Comme si l’esprit de cet ancien temple de la Raison s’excitait en moi. Encerclées par de sublimes colonnes corinthiennes les cloches sonnent désormais mon mariage. 


Le bruit lourd d’un talon apparaît à mon oreille, reconnaissable, des mocassins tressés Bally, sublimes. La musique ecclésiastique se tût, mon ami est arrivé. De par ses connaissances infinies il m’éclaire sur le nom étrange de la fontaine qui bénit la place. La fontaine des quatre point(s) cardinaux. Erigeant ironiquement des statues d’évêques, qui n'ont jamais été nommés cardinaux. 


Passage Rive droite...


Nous traversons l’île Saint-Louis avec désolation devant Nos ancêtres les Gaulois clé sous la porte. Nous nous téléportons de place en place sans épiloguer sur la pauvreté qu’est devenu le Châtelet, en se souvenant de sa beauté d’antan que nos jeunes âmes n’ont jamais connue. Je me suis tant accoutumé à la vitesse de marche parisienne que nous voilà déjà escaladant la rue du Faubourg du temple… C’est donc ici que se succède les restaurants boulevardiers de notre temps, ceux que je vois apparaître infinis et semblables sur les réseaux sociaux. 


Sur la devanture du Palais des Glaces je vois apparaître mon reflet endimanché. Jean désuet tire-bouchonnant sur mes Church à boucle. Une veste de velours chinée Chez Ammar laisse apparaitre un pull automnal et un col blanc simplement décravaté. Une silhouette qui prédit une soirée légère emplie de bonnes choses. Et notre point d’arrivée semble s’y marier parfaitement. 


J’aime les restaurants où l’on n’ose pas entrer car il y fait sombre et on y parle fort, ou il est impossible de faire de belles photos mais facile d’y boire un bon vin. J’ai trouvé un bouclard frôlant cette perfection, Le bistrot des Oies. 


Ces murs désormais invisibles sont étouffer de trouvailles aux aires singuliers. C’est d’un kitch réconfortant. On nous donne ici non pas une carte mais un livre de quilles alléchantes, et leur prix est a mon étonnement très abordables. Mais avant de choisir ce que l’on va boire, choisissons déjà ce qu’on va manger. Sur cette pléiade viticole il n’y a plus la place pour les plats alors levez un peu les yeux messieurs dames, tout est sur ardoises. Sur l’espace de liberté que nous octroie la fresque d’objets du Bistrot des Oies, la craie nous délivre une récréation de bouffe simple. Pavé d’Aubrac, andouillette 5A, confit, magret, gigot, boudin noir… Le tout pour un menu Entrée/Plat à 25€ et E/P/D à 30€. 


    Je débute alors avec un pâté maison au cochon-canard et poursuit avec une andouillette, mon petit péché mignon. Mon ami pour sa part réservera son appétit avec un crottin de chèvre rôti au miel et aux noix afin d’arracher de l’assiette une côte de cochon, sauce au fond de veau. Les pauvres porcs ce soir ont subis une sacrée rapinerie… Il nous aura quand même fallu un certain temps avant de se décider sur la boisson (d’ailleurs, il y a des vins de chez moi, la belle Charente-Maritime, même s’ils sont loins d’être les meilleurs). Une bouteille de Nuit-Saint-Georges fera alors parfaitement l’affaire et nous donnera l’idée de prendre sa Super 5 pour dévaler la D974 en quête d’ivresse de qualité. Les premières assiettes se posent sous nos yeux affamés. Une joie immense pour ma part de voir qu’ils ne jettent pas l’ébauche du pâté, cette partie granuleuse ou s’est reposé la graisse qui me laisse un goût merveilleux en bouche. Mon collègue n’est lui non plus pas déçu de la parfaite balance qui compose son assiette. 


    Le vin quant a lui est légèrement jeune mais tout de même délicieux, sans surprise. Voilà d’ores et déjà les plats. Chaude et bien grillée ! Quel bonheur d’équilibrer la sueur de l’andouillette par une cuisson parfaite. Ce n’est pourtant pas le plus difficile à réaliser mais certaines cuisines n’ont pas la patience de faire les choses correctement. Sur les frites non plus je n’ai aucune réflexion malheureuse à faire, et nous sentons qu’une rigueur est apportée aux plats qui sortent. Mon compagnon de beuverie lui ne boit tout à coup plus, il ne parle plus, et je vois son couteau longeant déjà les derniers morceaux de sa viande. Je ne peux que vous partager sa seule parole : “formidable”. En tout cas elle an avait l’air, rouge saisissant à l’intérieur, tendre à la découpe, et les mogettes qui nageaient dans le fond de veau saisirent mon palais avec fringance. 


    Ce sublime moment que nous passons nous donne l’envie de le prolonger indéfiniment. Nous reviendrons, c’est chose certaine, il faut creuser jusqu’a l’os à moelle ce troquet. Malgré la générosité des plats, nous continuons notre périple avec un plateau de fromage. C’est d’ailleurs souvent sur ces produits, qui ne demandent qu’un travail de dressage, que nous découvrons l’importance que le patron apporte à son affaire. Et c’est encore une bonne surprise avec un roquefort aux volutes de beurre et un comté 12 mois à mon avis, 18 d’après mon ami. Le tenancier vient confirmer l’instinct de mon camarade, qui devrait peut-être écrire cette article à ma place… D’ailleurs plus que me donner tort il nous parle de sa provenance du Doubs et de son élaboration printanière qui le rend moins caractériel. Si je dois me trouver une excuse voilà ce qui explique ma mise précédente. À ce moment, l’important était surtout d’apercevoir la passion et le savoir de cet homme qui tient ces murs avec génie. 


Un dessert ? Bien évidemment monsieur !


    Nous voulons trouver une faille pour avoir quelque chose de plus à dire que “c’était super”. J’ai un papier à finir moi. Et bien ce ne sera pas possible car cette pomme au four sur un sablé breton maison! est d’une douceur suprême pour finir notre banquet impérial. Bravo Monsieur Stephane, même si vous fermez le week-end c’est un 10 sur 10. Une poignée de main en guise de remerciement, et une vieille prune de Souillac pour repartir à la marche affronter les boulevards féaux qui croisent les dernier rentrer et le maigres courageux. 


J’aime imaginer la liberté dans cette invention burlesque qu’est le silence parisien. Un peu soul pour un lundi lorsque les derniers canons qui raisonnent sont ceux des quilles que je m’envoie. Horace me convainc, il est vrai qu’aucun poème n’a jamais été écrit par un buveur d’eau. Alors retour en sol familier, au Mabillon, déshabillé. On y est désormais accueilli sans élégance et Molière doit se retourner dans sa tombe aux abords des conversations. Pour le peu de français qu’il reste d’ailleurs, trop faiblard pour affronter la nuit. L’âme de cet institution est morte, et les lignes écrites autrefois sur les coins de tables sont effacés au vinaigre. Celui qu’ils utilisent dans leurs plats. C’est dommage de les voir se satisfaire de leur monopole d’ouverture nocturne mais à qui la faute ? Aux terreux fermant leur volets à l’approche de minuit ? Ou aux incorrigibles comme moi qui continue de dépenser des sommes sans noms pour des dégustations sans valeurs ? Effectivement c’est loin d’être la première fois que le Mabillon alimente ma déception. J’y ai tout fait à mes premières heures parisiennes, ne connaissant que ce coin de vie pour manger à mes horaires de sortie. 


Sauvé par la file infinie de taxis célères, je m’évade. J’aurais au moins gagné quelques pauvres choses à écrire. Et le soleil se lève alors je me dépêche de retrouver ma piaule et je vous laisse avec ça : “Tu fais l’apologie de l’ombre parce que le soleil te blesse les yeux” 


Je n’ai pas tant de but excepté celui de vivre, et je le fais à la manière d’un fonctionnaire nocturne, guichet ouvert entre 20h et 5h

Commentaires

  1. Merci Monsieur Matéo
    et surtout merci d’avoir osé traverser la Seine et enfin merci pour votre article et votre enthousiasme. Votre critique est très fidèle à ce que nous voulons et espérons transmettre. Nous en sommes particulièrement touchés. À bientôt. Sincèrement,
    Stephane

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